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Curation, je dis ton nom

La Social Media Week, qui s’est tenue cette semaine aux quatre coins de la planète, a ouvert son édition parisienne lundi dernier avec une conférence au titre un brin provocateur : « La curation, avenir du Web ? ». Co-organisée par la région Île-de-France, ReadWriteWeb.fr, Scoop.it et Pearltrees, la conférence proposait de plonger dans le cœur du sujet de la curation alors même que la toile francophone s’interroge chaque jour un peu plus sur cette nouvelle pratique estampillée « tendance Web pour 2011 ».

Plus qu’une conférence, l’évènement s’est voulu débat ouvert sur cette pratique qui divise. Le terme lui-même, énième anglicisme qui titille l’oreille, crée des réticences. Plus largement, c’est l’existence même de la pratique qui est mise en cause : qu’apporte-elle ? Ne sommes-nous pas déjà tous curators ? Quelle place pour le curator face au producteur de contenu ?

Toutes ces questions et le déroulé de la conférence ont déjà été largement reprises et détaillées par les blogueurs et journalistes de l’assistance. Plutôt que de proposer un nouveau compte rendu, nous préférons nous attarder sur le terme même de « curation » qui déplaît tant. Car cette conférence s’est avéré fournir un matériel précieux pour quiconque désire comprendre ce qui se cache derrière cette notion. L’occasion de se lancer dans un petit plaidoyer sémantique pour une tendance trop souvent jugée illégitime.

Des racines de la curation, un héritage artistique primordial
Pour mieux appréhender ces questions, les intervenants ont cherché dès le début à souligner l’héritage de la Web curation. Car la pratique n’est pas née ces six derniers mois, loin s’en faut. Si l’acte de trier du contenu, de le sélectionner et de le mettre en scène pour exprimer un point de vue ou raconter une histoire est vieux comme le monde, l’origine du terme nous vient du milieu artistique US où « l’art curator » désigne le commissaire d’exposition. Celui-là même qui dans le foisonnement de la production artistique sélectionne les œuvres et les juxtapose pour créer une exposition. Cette filiation avec le monde de l’art souligne la place essentielle que joue l’esthétique de l’énonciation dans l’acte de curation. Un critère fondamental que les tentatives de traduction française (édition du Web, rédaction en chef) ne parviennent pas à retranscrire. Mieux, cet héritage de l’univers artistique, milieu de passionnés, sous entend à quel point le monde de la curation est celui des intérêts. Autre avantage de cette filiation, elle insiste sur le caractère intrinsèque de la subjectivité. Or quoi de plus subjectif que le goût artistique, être curator, c’est affirmé un choix qui nous est propre.

Ouvrir les portes de l’actu
Pour cadrer le débat, Dominique Cardon, sociologue à l’EHESS, a insisté sur la force de la représentation dans l’émergence d’une nouvelle tendance. Bien sûr l’esprit de la curation n’est pas nouveau, la pratique non plus, nous éditons tous du contenu Web depuis des années en partageant des liens sur Facebook, en diffusant nos playlists soigneusement préparées en amont, ou en relayant les articles qui nous semblent les plus pertinents sur Twitter. Oui, la curation n’est pas nouvelle mais le fait qu’elle soit nommée et que de nouveaux outils comme Pearltrees ou Scoop.it émerge à un instant T n’est pas anodin. Là où certains ne voient qu’un terme marketing, la sociologie s’interroge sur le sens que véhicule ce besoin de nommer et formaliser cette vieille pratique. Dans cette veine, la curation serait une forme de reconnaissance du triomphe du partage social face à un Web sémantique qui n’a pas tenu ses promesses. L’émergence de cette tendance est également une incarnation parfaite des imaginaires liés au Web 2.0 et se rattache cette fois à un élargissement du groupe des « gatekeepers », ces influenceurs qui détiennent les clefs de l’actu et font l’agenda médiatique. La traduction de « web curator » par « rédacteur en chef du Web » n’est pas anodine. L’acte d’éditer et d’assumer le rôle de la sélection et du partage social de contenus permet de prendre le pas sur l’agenda médiatique et de revêtir l’un des rôles du journaliste sans porter celui de la production du contenu.

Le curateur soigne le Web et défriche le contenu
De nombreux observateurs, qu’ils aient assistés à la conférence ou se soient manifestés dans le flux, ont également noté que la racine française du curateur vient du latin curare qui signifie tout simplement « soigner ». Le premier panel de la conférence, et notamment Eric Scherer, directeur de la stratégie numérique chez France Télévision, a insisté sur cet aspect de la notion. Dans un univers régit par l’infobésité, le curateur ne fait pas que sélectionner et mettre en perspective, s’il distille c’est aussi pour mieux dépolluer. Il travaille le territoire qu’est le Web pour le rendre plus fertile. Sous cet angle, la notion de soigneur attachée à la curation est des plus pertinentes car elle rappelle que nous sommes dans un travail d’homme, acteur central de l’organisation du Web.

Et pour en savoir plus sur la conférence, le pearltree dédié

cc photo : Archive Series by David Garcia Studio

Tamara Jullien @melletam & Antoine Allard @antoninocorazon