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Sois belle et informe

Quand l’étudiant en sociologie Sudhir Venkatesh s’est rendu dans le plus déclassé des ghettos noirs de Chicago au début des années 1990, il ne se doutait pas qu’il allait entreprendre un voyage de sept ans qui le conduirait aux racines de la société américaine.

Il n’avait sur lui qu’un QCM dont la première question fut assez mal accueillie par les membres du gang de dealers de crack qu’il rencontra dès son arrivée, et qui le retint prisonnier pendant deux jours dans une cage d’escalier : « Comment vivez-vous le fait d’être noirs et pauvres ? A) Très mal B) Mal C) Ni mal ni bien D) Assez bien E) Très bien ».

Au grand étonnement des membres du gang, Sudhir ne disparut pas dans la nature après avoir été libéré. Il revint les voir dès le lendemain, avec une liste de questions beaucoup plus précises. Et il resta à leurs côtés pendant sept ans. Suffisamment longtemps pour apprendre qu’il existe un langage universel, qui permet de mettre en relation les phénomènes humains en apparence les plus dissemblables : la donnée.

C’est en cartographiant les relations du groupe de dealers, et leurs flux d’échanges financiers, sur la base des données fournies par le trésorier du gang, que Sudhir fit la démonstration qui le rendit célèbre. A savoir que les gangs de crack de Chicago étaient construits sur le même modèle que les fast-foods. Avec une multiplicité de vendeurs gagnant peu, des franchisés gagnant beaucoup, et un « Conseil d’administration » – qui, pour l’anecdote, dans le cas du gang rencontré par Sudhir, était vraiment appelé le « Conseil d’administration » – dont les membres étaient très riches. Les vendeurs de crack gagnaient, au final, autant que les vendeurs de Mc Do. Sauf, évidemment, et c’est un gros point noir, qu’ils avaient une chance sur quatre d’être tués pendant leurs heures de travail.

Rapprocher les gangs de Chicago des Mc Donald’s, pour expliquer les ressorts de l’économie, c’est que permet la maîtrise et le langage universel de la donnée.

Ce langage trouve une nouvelle expression et une forme d’accomplissement avec la « data visualization ». Ou comment combiner données et images, pour produire du sens et tenter d’expliquer l’expérience humaine au plus grand nombre.

La « data visualization » explose. Elle est de plus en plus employée, pour illustrer la taille de Googlela croissance de Facebook sur les plateformes mobiles ou pour visualiser d’un seul coup d’oeil toutes les façons de mener une conversation en ligne (cliquer pour agrandir) :

Elle est, également, de plus en plus utilisée pour expliquer des sujets plus complexes et directement politiques, comme la relation entre pauvreté et obésité aux Etats-Unis, ou
l’utilisation du budget américain par l’administration Obama.

La « data visualization » atteint même la sphère de l’intime, puisqu’il est désormais possible de l’appliquer à sa propre boîte mail, pour cartographier ses échanges et – peut-être – apprendre à se connaître soi-même.

Pourquoi ce mariage de la donnée et du visuel est-il aussi efficace sur nous ? Parce qu’il privilégie l’expérience sur l’écrit, qu’il raconte plus qu’il ne dit, et qu’il le fait dans une forme immédiatement accessible.

Pour autant, nous ne sommes pas dans le domaine du divertissement. Il s’agit bien d’information. Nous assistons peut-être même à la naissance d’un nouveau type de journalisme, le « Data journalism », comme l’explique David McCandless, fondateur du site Informationisbeautiful.net :

En conclusion, terminons par cette citation de David McCandless, peut-être le premier « Data journalist » au monde : « Nous souffrons tous d’un trop-plein d’information, d’une infobésité. Et la bonne nouvelle, c’est qu’il y a peut-être une solution facile à ce problème, et c’est d’utiliser davantage nos yeux. Il s’agit de visualiser l’information, pour pouvoir saisir les schémas et les connections les plus importantes. Il s’agit de faire un travail de design de l’information pour qu’elle prenne plus de sens, qu’elle raconte une histoire, qu’elle nous permette de nous concentrer sur ce qui est important… C’est une façon de réduire un énorme volume d’information et de compréhension dans un petit espace. »

Et pour aller un peu plus loin, suivez les perles
Quand la data révolutionne l’information