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Twitter et ses listes : vers une organisation obsessionnelle du web social ?

Il y a quelques jours (30 octobre), Twitter ouvrait une nouvelle fonctionnalité en offrant à ses membres la possibilité de classer leurs communautés en différentes listes, publiques ou privées. Cette initiative traduit un besoin toujours plus prégnant sur la toile d’introduire de l’ordre, du classement, de faciliter l’organisation et la lecture pour sa communauté. Mais ces nouvelles listes imposent aussi de cloisonner les contenus et leurs producteurs. De parquer les gens en somme, ce qui forcément en ce 9 novembre, résonne avec un drôle d’écho…

Dès les premières heures de la nouvelles fonctionalité « liste », les early adopters se sont manifestés en commencant à trier joyeusement leurs followings par thématique. Qui le marketeur, qui le journaliste, qui le blogueur, qui l’anonyme d’hier s’aperçoit bien vite avoir été catalogué par son activité professionnelle, son ancienne école voire la jolie couleur de ses yeux.

Evidemment, la catégorisation de sa communauté n’est pas apparue la semaine dernière. Facebook propose depuis longtemps un tri sélectif et invisible de ses « friends ». Et les APIs Twitter offraient également cette fonctionnalité avant que le petit oiseau ne se décide à la reprendre en main propre. Effectivement. Mais plus que la fonctionnalité en elle-même, n’est ce pas justement le fait que Twitter – si avare en améliorations – décide de la rendre disponible directement qui rend l’évènement si important… et étonnement peu controversé ?

Vers un social bookmarking des utilisateurs

Il faut dire que ce virage correspond parfaitement à une tendance lourde du web qui vise à sa réorganisation sociale (entendons par les internautes eux-mêmes) : Le social bookmarking a ouvert la voie de la réorganisation des contenus, le tagging a intronisé l’art de la catégorisation sociale… Et du contenu aux personnes il n’y a qu’un pas… il vient d’être franchi.

En effet, si l’on s’inscrit dans une logique UGC (user generated content) où c’est justement l’utilisateur qui crée le contenu, il paraît pertinent de lister les créateurs ou les diffuseurs de ses contenus. Les listes Twitter ne sont donc que l’évolution logique du social bookmarking.

Par ailleurs, cette évolution épouse les usages qui se sont développés sur Twitter : la communauté que nous suivons s’est imposée progressivement comme une série de filtres informationnels qui alimentent notre flux. Les listes complètent cet usage en nous permettant d’affiner nos résultats et de classer nos filtres sur différentes listes.

Et une série de little boxes

Mais quelle est donc cette obsession de vouloir tout le temps classer, étiqueter, répertorier et lister des gens? Après la course au nombre de followers, vient donc la course de la liste. S’il y a des gens qui sont sur 5 listes, d’autres peuvent se vanter d’être classés dans 100 voire 300 listes.

Si votre casier de réputation et de notoriété sur Twitter était « vierge » la veille, quid aujourd’hui ? Souriez, vous êtes fichés !

Qui dit « classer » dit aussi « étiqueter ». En termes personnels, c’est une façon de voir l’image que vous envoyez aux gens et comment ils vous voient. En termes professionnels, c’est un « message » des followers qui vous fournit la raison pour laquelle ils vous suivent ainsi que les renseignements qu’ils peuvent se procurer sur votre compte Twitter. Si le nombre des followers vous donne un aperçu quantitatif, les listes apportent un aspect qualitatif aux comptes. C’est une investigation, une enquête de notoriété imposée par les « suiveurs », contre notre gré malgré tout.

Être dans la list ou ne pas l’être, that’s the question. Ne pas pouvoir contrôler ce classement, voilà ce qui est perturbant et parfois dangereux pour notre réputation. Comparativement au fichier Edwige, les infos de ces listes sont parfois plus approfondies, toujours plus visible en tout cas.

Mais revenons à cette obsession so web de vouloir tout le temps tout classer, tout ranger mais qui, au final, répond bien à l’angoisse existentielle qui est profondément imprimée en nous. L’étranger, l’anonymat et l’inconnu nous font peur. Ne pas pouvoir mettre de nom ou d’adjectif sur une personne nous fait douter de notre propre force. Mais sans se rendre compte, nous sommes en train de construire des murs virtuels pour organiser nos contacts. Être dans une liste, c’est comme être dans un annuaire, classé par thématique sans que les gens puissent nous voir comme un être à part entier. Nous sommes des pseudos qui ne peuvent pas dépasser la frontière de la Liste car quelqu’un a décidé que nous serons que dans cette catégorie là et pas une autre. C’est comme construire des blocs et séparer les gens en plusieurs camps.

Drôle de constat face aux imaginaires de ce web libertaire amoureux de l’open source qui n’en finit par de célébrer aujourd’hui la chute du mur de Berlin…sur Twitter évidemment. Et pour la petite blague, en URSS quelques années avant l’effondrement du colosse soviétique… Il n’y avait toujours pas d’annuaires téléphoniques.

A bon entendeur.

Trang Ngo & Antoine Allard